Vendredi 10 octobre 2008
Les fans de Marshall Mathers ont souvent pointé la méthode d'écriture du rappeur de Detroit, et l'utilisation massive qu'il fait des allitérations et des répétitions dans ses rimes. Les proches d'Eminem racontent qu'au début de l'écriture d'un morceau il note énormément de termes, de notions, de sons en rapport avec le sujet qu'il traite, en vrac sur une feuille ; il trouve ensuite les correspondances.

L'autre jour, en tendant l'oreille sur le début de la chanson "Lose Yourself", tirée d'8 Mile, ce travail m'a pour ainsi dire frappé. Mieux encore, Eminem m'a semblé retrouver les intonations d'un vieux briscard de la chanson américaine, que j'ai déjà évoqué longuement sur ce blog : Bob Dylan.

Dylan, au début d'un concert en 1963, annonce au public qu'il a sur lui un texte qu'il a écrit, qui lui tient à coeur, et qui n'est même pas une chanson, plutôt un hommage. Il toussote un peu, sort un papier de sa poche, et après avoir expliqué qu'il aimerait "le dire à voix haute", en commence la lecture. Cette poésie, dédiée à Woody Guthrie, il va alors la lire nonchalamment, porté toutefois par le rythme intrinsèque de son texte.

Je crois, pour ma part, contredisant ceux qui assurent que Deborah Harry (Blondie) a inventé le rap dans les années 80, que Dylan l'a bien inventé a ce moment-là, vingt ans plus tôt.

La comparaison entre "Lose Yourself" et "Last thoughts..." peut sembler saugrenue. Les thèmes sont pourtant assez similaires, même si leur traitement est différent. Les deux morceaux traitent de la difficulté de trouver sa place en tant qu'artiste, de résister aux vents contraires, et d'ignorer la médiocrité environnante - bc'est déjà un pont commun. Il y en a d'autres, allons-y donc.

Dylan commence son intervention ainsi :

"When your head gets twisted and your mind grows numb
When you think you're too old, too young, too smart or too dumb"


Eminem, qui raconte les instants précédant une battle de Détroit, trouve des intonations similaires :

"His palms are sweaty, knees weak, arms are heavy
There's vomit on his sweater already, mom's spaghetti"


Où la remise en question et le malaise physique sont pregnants. Chez Dylan, la tourmente est mentale, chez Eminem elle se traduit immédiatement par des symptômes physiques incontrôlables.

De manière purement formelle ensuite, la rythmique se ressemble :

"It only grows harder, only grows hotter
He blows us all over these hoes is all on him"


Ce à quoi Dylan répond ceci :

"In the tune I'm hummin', in the words I'm writin'
In the words that I'm thinkin'"

Même utilisation géniale des consonnances. Par ailleurs, ce jeu avec les mots est facilité par la langue anglaise, et encore davantage par l'accent américain qui coule naturellement, j'y reviendrai dans un autre post (ou j'expliquerai, sans avoir rien inventé, que le français se prête mal à ce genre de rythmique, malgré toute la bonne volonté de certains groupes de rock qui chantent en français.)

Il y a enfin dans les différentes thématiques abordées, des points communs qui ressortent.
D'abord, l'affirmation d'un emplacement que l'on doit tenir envers et contre tout.

Eminem :
"The soul's escaping, through this hole that it's gaping
This world is mine for the taking
Make me king"


Dylan :
"You need something to make it known
That it's you and no one else that owns
That spot that yer standing, that space that you're sitting
That the world ain't got you beat"

Où Eminem se veut roi du monde, son âme creusant un trou pour s'en sortir, Dylan fait savoir qu'il restera où il est, sur ce "spot" où il se tient, dans cet espace où il est assis, et que le monde ne gagnera pas contre lui. Surtout, il y a toujours cette détermination, connotée hip-hop aujourd'hui, qui se traduit ainsi chez Dylan :

"It can't get you crazy no matter how many
Times you might get kicked"

Et ainsi chez Eminem :

"I been chewed up and spit out and booed off stage
But I kept rhyming and stepwritin the next cypher"

Deux époques totalement différentes, deux Amériques qui ne se ressemblent pas (la banlieue délabrée de Detroit, Michigan pour l'un, la province de Duluth, Minnesota pour l'autre). L'un imitait ses pères folkeux dans une Amérique encore ultra-conservatrice, l'autre a grandi dans une caravane avec sa mère dans les années 90, perdu entre des jobs déprimants et des soirées hip-hop où il a dû se faire une place. Au final, deux morceaux qui se ressemblent pour deux raisons :

L'un et l'autre, Eminem et Dylan, sont des paroliers hors-pair, dont l'écriture cogne et craque de façon géniale. Ensuite, les deux chansons ont été écrites au même âge, à peu de chose près, à l'heure où le jeune artiste affirme sa présence, et fait savoir bruyamment au monde qu'il est dans la place.

Par Lord Dey - Publié dans : Enquêtes - Communauté : Musiques
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