Jean-Vic Chapus, 31 ans, est journaliste musical. Ancien rédacteur en chef du magazine Newcomer, aujourd’hui au service de Rock&Folk. Hyperactif et libre comme
l’air.
Ses yeux cherchent un endroit où poser ses phrases. Son débit de parole est sûr, régulier. Lorsqu’il parle de ses confrères, il est admiratif ou très dur. Jamais cynique ou
revanchard. Pas de fierté mal placée, mais une conception d’un journalisme musical passionné et sincère, auquel il tient. Vraiment sympathique, calme et à l’écoute, il ne se met jamais au centre.
Il ne pense pas avoir raison sur tout, mais chacune de ses sorties est convaincue et assumée. En face de lui, on résiste à la tentation de s’étendre sur nous-même, lorsqu’il le demande. Garder en
tête l’objectif, ne pas se lancer dans une discussion musicale, que l’on imaginerait passionnante. On essaie d’en savoir plus sur lui, personnellement, mais Jean-Vic Chapus semble ne vouloir se
définir que par rapport au travail accompli et en préparation.
Le travail, justement, est au centre de sa vie. Un équilibre. « Pour compenser ma fainéantise », analyse-t-il. Il n’arrête jamais, aidé par une tendance
insomniaque qui le tient éveillé une bonne partie de ses nuits. Peu de sommeil, beaucoup de tout le reste. Du sport (piscine, jogging), pour laver son corps des – très - nombreuses cigarettes
qu’il avale. Le matin, il court, puis déballe les albums qu’il a reçus, passe des coups de fil, relance des contacts, se tient au courant des évènements musicaux à venir. Il s’impose cinq
interviews d’artistes par semaine, et sort presque tous les soirs, car dit-il, « il faut être relationnel tout le temps, écouter les bruits de couloir pour prévoir les nouvelles
modes. Même quand on est fatigué on ne peut pas se permettre de se couper du monde, car les gens vous oublient très vite. »
Avoir un avis sur tout
Une tendance à l’éphémère qui abîme ce milieu, d’après lui. « Aujourd’hui le rock est vraiment dans un système de modes : un groupe en vire un autre, reste
deux mois, et disparaît. On ne laisse pas le temps aux gens de construire une œuvre. » Et comme les artistes, les journalistes sont de plus en plus soumis à cette dictature de
l’instantané : « Il faut avoir un avis sur tout, très vite, sinon on est un gros ringard ». Ce côté superficiel et « trendy », Jean-Vic Chapus
l’observe dans la presse généraliste française, qu’il épingle au détour d’une phrase, presque sans y penser. « Dans l’ensemble, je la trouve assez décevante. Aux ordres,
dans tous les domaines. Ce consensus désagréable, qui fait que tout le monde parle du même film le mercredi, du même bouquin le vendredi…Ça roupille un peu, c’est mou. » Exactement ce
qu’il déteste.
Ce qu’il aime, ce sont les rencontres, l’éternelle plongée vers de nouveaux sons, de nouvelles sensations. Mais surtout, l’engagement. L’avis que l’on donne, la part de soi que
l’on met. « J’aime l’enthousiasme, l’exagération. Il faut prendre position, on aime ou on n’aime pas, il faut le dire ! Quand les gens payent leurs albums vingt euros
l’unité, le moins que l’on puisse faire est donner un avis net, quitte à en rajouter. » Éviter la tiédeur et la mollesse, encore une fois.
Jean-Vic Chapus travaille dans la presse dite « rock », mais il va souvent voir ailleurs. « Quand on aime la musique, il faut être ouvert au plus grand
nombre de choses possible », lance-t-il. Comme le rap ou la techno, musiques qu’il adore. Il explique que le rock est entré assez tard dans sa vie : « Vers 12 ou
13 ans, j’avais un ami italien qui avait un grand frère mélomane, très intéressé par la New Wave et par le Punk. Mais ce n’est qu’à 17 ans que je m’y suis vraiment plongé ». Pour ne
plus en ressortir. Etudiant en journalisme à Lille, il détourne les fonds du journal de l’école pour créer un fanzine, « Planet Of Sound », qui deviendra plus tard
« Newcomer », dont il prendra les rênes au bout de deux numéros.
La suite va de soi. En 2001, Philippe Manœuvre, rédacteur en chef de Rock&Folk, cherche du sang neuf pour rajeunir son magazine. En un coup de fil, l’affaire est réglée :
Jean-Vic Chapus fait ses premiers pas dans cette institution de la presse rock française. Un rêve de gamin ? « Pas vraiment, dit-il avec un sourire. Plus jeune, je lisais
plutôt les Inrocks (uptibles, nda). Pour moi, R&F était le journal des vieux, des ringards, des fans des Stooges. » On perçoit chez lui un rejet de l’ancien, du terminé, qu’il avoue
aisément : « J’aime écouter des groupes qui existent aujourd’hui, qui sont dans l’actu, je sens que je suis partie prenante de quelque chose. J’ai du mal à
m’intéresser à des groupes morts depuis vingt ans. » Il confesse quand même une passion pour Joy Division et New Order, deux piliers de la New Wave nés dans les années 80.
D’abord pour draguer les filles
Profondément parisien, né dans une famille bourgeoise de gauche, Jean-Vic Chapus sait l’importance de ce bagage dans son parcours. De sa journaliste de maman (« elle invitait ses amis à la maison et j’étais impressionné par leurs discussions »), à son père qui lui faisait écouter le premier album du Velvet Underground (« Je n’y comprenais rien, mais ça m’a marqué définitivement »), il a baigné dans un monde de culture et d’engagement politique. « J’ai toujours été de gauche,
d’abord pour draguer les filles. » Et de conclure en riant : « En fait, tout ce que j’ai toujours fait avait pour but de séduire les
filles. »
De ces récentes années, Jean-Vic Chapus garde des souvenirs forts, qu’il évoque en vrac. Sa rencontre avec certains groupes de rock ( The Libertines, The Coral), avec le chanteur
Miossec, sont autant de raisons pour lui d’aimer ce métier. Mais il regarde déjà ailleurs. « J’aimerais écrire un roman, ou deux ou trois, si j’en ai le talent et l’envie. Ou
manager un groupe. » Il avoue une véritable fascination pour les managers, ces lanceurs de carrières. « Des moitiés d’escrocs, qui peuvent te faire prendre des
vessies pour des lanternes, qui survendent leur groupe avec une tchatche et un charisme incroyables. Flamboyants, baratineurs et enthousiastes. » Pour l’heure, il prépare un nouveau
magazine. « Ca s’appellera Vox Pop, un mariage entre la musique et les autres formes de culture : le cinéma, les livres. » L’objectif : un projet neuf,
indépendant. Jean-Vic Chapus est encore jeune, le sait, et agit en conséquence : « Je me permets encore de claquer la porte quand les choses ne me conviennent
pas. » Une belle idée de la liberté, et un véritable slogan de carrière.