Enquêtes

Vendredi 2 février 2007

Naast, Plasticines, Brats : autant de groupes qui ont envahi les soirées underground de la capitale depuis plus de deux ans, et dont certains sont en passe de devenir grands. Alors ? Nouvelle scène Rock à Paris, ou pure invention de l’esprit ?

D’abord, retour en arrière : dans les années 60, le Greenwich village de New York lançait un appel citoyen et humaniste à travers le folk, suivi par le mouvement punk à la fin des années 70. De son côté, la Grande-Bretagne accouchait des groupes les plus célèbres des sixties et seventies : Beatles, Stones, Who, Byrds, puis Sex Pistols et Clash. Il faut bien l’admettre, Paris a toujours eu un train de retard sur ses intimidantes voisines, et après un début de scène punk dans les année 70, le temps d’un battement de cil, la France a retrouvé la pire de ses manies : la variété. Plus de place pour le reste. L’explication ? Le Rock en Français s’exporte mal, on le sait, aucune chance de rivaliser avec l’énorme production anglo-saxonne, acclamée de part le monde.

Pourtant la France a parfois su montrer des choses exceptionnelles, comme en témoigne la trajectoire du Noir Désir de Bertrand Cantat, unanimement salué et spectre inévitable pour tous les groupes de l’hexagone, qui s’en inspirent depuis avec plus ou moins de bonheur… Restait à trouver une direction différente.

Depuis deux ans, une dizaine de groupes parisiens se font remarquer, jouant dans les mêmes endroits, se connaissant tous, et suivis par une masse constante d’adolescents qui n’ont jamais vu ça. Naturellement, cette « nouvelle scène » ne fait pas l’unanimité, comme en témoignent les levées de bouclier dans la presse et ailleurs. Bourgeois, agaçants, profondément parisiens, ces nouveaux venus ne correspondent pas à l’image française du rock. Busty, journaliste au magazine Rock&Folk, est au plus près de ces groupes depuis plus de deux ans, et réagit à ce genre d’accusations : « La plupart d’entre eux font effectivement partie de la bourgeoisie de Paris et des environs, et ils sont tous très attentifs à leur look. Après ils ont peut-être le droit de s’habiller comme ils veulent, et ce n’est pas comme si le look n’avait aucune importance dans le rock. Par ailleurs, ils ne sont pas millionnaires du tout, mais c’est une accusation commode, surtout pour les gens qui n’ont pas beaucoup d’imagination. Il fallait bien qu’on trouve une raison de leur tomber dessus. Après c’est vrai ils ont un peu de fric. Quel rapport avec la musique ? »

« On n’a pas tous les mêmes valeurs » 

S’il existe bien une scène, entendre un regroupement de musiciens jouant au même moment et au même endroit, les groupes parisiens sont loin de s’entendre sur leurs influences : si le « revival » du rock anglais des dernières années est une inspiration pour beaucoup, cela ne se ressent pas forcément dans la musique. Les Naast, par exemple, premier de ces groupes à être « signé » dans une maison de disques et auteurs d’un single joyeux et fédérateur, ont autant pioché dans la musique américaine des années soixante-dix que dans celle des « mods » londoniens des années soixante, et refusent de se poser dans une quelconque continuité du rock. Gustave, leader de la bande, explique le raccourci à éviter lorsque l’on évoque la nouvelle scène parisienne : « Il y a plus de médias que de groupes, et de ce point de vue journalistique, il s'agit d'une scène, mais en fin de compte, comparés au punk par exemple, les différents groupes Parisiens ne se retrouvent pas sur le plan musical, esthétique. On n'a pas tous les mêmes valeurs. En somme il s'agit juste d'une bande d'amis qui se regroupent au bon moment et au bon endroit, et je suppose que c'est plus facile d'appeler ça une scène. Même si ce n'est pas très juste. »

De même, la façon de travailler est différente : si certains se sont rués sur la première proposition de maison de disques qui leur a été offerte, d’autres, comme les Brats, préfèrent le travail des chansons sur scène, et estiment manquer encore de maturité pour enregistrer en studio. Gustave Naast a une approche différente du problème : « Le rock’n’roll est un amas de conneries. De belles conneries, mais des conneries quand même. Et même si l’on débute, il faut enregistrer nos erreurs maintenant. On verra dans dix ans, on trouvera peut-être nos premiers albums ridicules, mais peu importe. Enregistrer est une façon de se rendre immortel. »

Même si la plupart des groupes s’en défendent, il existe bien quelque chose de nouveau, une dynamique nouvelle à Paris : pour s’en rendre compte, il suffit d’assister à un rock’n’roll Friday. Le magazine Rock&Folk, qui organise ces soirées de rock live, s’est attiré les sarcasmes du tout-Paris, qui l’accuse de copinage. Busty refuse l’étiquette du magazine créateur de mouvement : « On n’est pas a l’origine du mouvement, on est allés les voir en premier, peut-être, et on a parlé d’eux plus tôt, mais ce mouvement n’est pas une création de Rock&Folk, je ne vois pas très bien comment ce serait possible. On n’est pas allés faire la sortie des écoles pour distribuer des guitares aux gamins les plus lookés et en leur disant : ok, vous jouez dans deux jours dans tel bar... On a juste observé ce qui se passait, on en a parlé, et un peu plus tard on les a fait jouer. » Gustave, des Naast, confirme : « Il fallait un média dans cette France cynique pour avoir le courage de soutenir un mouvement aussi naïf et instantané, et c'était Rock&Folk. Ca aurait été trop facile de détruire ces jeunes groupes aux jolies ambitions. C'est toujours plus difficile d'être enthousiaste, d'ailleurs. Rock&Folk, c'est "je chante le rock'n'roll électrique", "la vie en rock", on parle le même langage, c'est tout. »

Un magazine de mode

Ainsi, chaque vendredi, au triptyque (salle de concert dans le II° arrondissement), trois groupes se produisent sur scène, la plupart d’entre eux appartenant à ce microcosme parisien. Ils ont entre 15 et 18 ans, se connaissent bien, se relaient aux platines, font des duos et se marrent entre eux. Ils s’habillent comme leurs idoles des sixties. Mais le signe fort, c’est le public : non pas une bande de curieux, venus frileusement écouter la dernière sensation de la capitale, mais des centaines d’adolescents habillés à l’anglaise, tous droits sortis d’un magazine de mode, qui connaissent les chansons par cœur, portent des tee-shirts « Naast » (déjà !) et partent en courant à la fin des concerts pour attraper le dernier métro aux Grand Boulevards. Ce noyau dur de fans s’agrandit inexorablement, et c’est un Nouveau Casino archicomble qui a accueilli les Naast en décembre dernier. Après ce concert, même les plus sceptiques des observateurs ont été forcés d’admettre la réalité de la nouvelle scène parisienne. Mais après l’effet « hype », la vibration de la nouveauté, il fallait encore que la musique soit de qualité.

Car c’est à ce niveau que les rangs s’éclaircissent. Des dizaines de groupes qui ont profité de l’effervescence des deux dernières années, une poignée seulement tirent aujourd’hui leur épingle du jeu. Citons-en quelques uns : Naast, inévitablement, les seuls pour l’heure à avoir enregistré un album, salué par la critique. Les Brats, les Second Sex, les Mondrians, les Plasticines, sont les plus en vue actuellement, ces dernières étant en passe de publier leur premier album.

En évoquant les inspirations musicales de toutes ces nouvelles formations, on est frappé de constater que leur culture ne se résume pas aux grand groupes référents (Noir Désir en France, Oasis en Angleterre et Nirvana aux Etats-Unis), mais englobe des zones du rock’n’roll totalement inconnues du grand public. Et pour cause : c’est de la génération Internet que l'on parle. Celle qui, en trois clics, peut télécharger une décennie de musique, et qui en quelques années peut devenir incollable sur des pans entiers des rocks Anglais et Américain. Gonzague Dupleix, des Inrockuptibles, n’est pas particulièrement impressionné par cette scène dont tout le monde parle. Mais il reconnaît l’énorme atout de la jeune génération : « Avant, il fallait courir les bons disquaires pour trouver la musique que l’on cherchait. Ceux qui ne faisaient pas cet effort se limitaient aux groupes surmédiatisés, Beatles, Stones, et à ce qui pouvait leur passer sous la main. Aujourd’hui, si l’on entend parler d’un groupe, on saute sur son PC pour le télécharger, illégalement ou pas. Et on se retrouve avec des mecs qui arrivent à citer Gang of Four, par exemple, un groupe qui a quarante ans et n’a jamais été vraiment célèbre. Ca a un côté vraiment excitant. » Internet est donc en passe de modifier profondément la donne, et donne accès à un répertoire infini, qui ne se limite pas aux grands classiques. Pour peu que l’on veuille bien s’y plonger : aujourd’hui encore, on ne compte pas les mauvaises imitations de Noir Désir, Nirvana, AC/DC, ou plus récemment des Strokes et des Libertines.

Au final, force est d’admettre qu’il se passe quelque chose à Paris : le dynamisme de la jeunesse, sa volonté de se réapproprier le rock, le nombre de concerts et leur succès grandissant sont les signes d’une petite révolution. Mais, ici comme ailleurs, il faudra attendre les albums, les grandes prestations scéniques, il faudra observer tous ces groupes évoluer en dehors de leur confortable succès francilien, pour dire qui mérite vraiment d’être considéré comme un « bon groupe de rock ». Et comme toujours, seuls ceux qui ont quelque chose à apporter, un plus de mélodie ou d’âme, s’en sortiront à terme.

C.S.

Par Lord Dey
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Mercredi 28 novembre 2007
Bob Dylan aime le cinéma, mais il ne sait  -ou ne veut- décidément pas jouer l'acteur.
renaldo-and-clara.jpg
Les plus grands fans du barde auront forcément bloqué une soirée entière pour regarder les trois parties de "Renaldo & Clara", et même les plus intégristes d'entre eux devront reconnaître qu'on ne tient pas là un grand film. Un objet d'étude, à la limite. Dylan a entièrement imaginé et réalisé ce film, il y apparaît accompagné de sa femme d'alors, Sara , ainsi que de Joan Baez, sorte d'ame-soeur du chanteur, même si la pauvre est restée dans les mémoires comme la "chanteuse délaissée par celui qu'elle avait aidé à grandir".

Renaldo & Clara date de 1975. Dylan, s'il n'y joue pas son propre rôle, est en tout cas fidèle à lui même : il ne joue pas la comédie. Comme tous les non-acteurs, il peut-être un excellent comédien dans le réel (voir les pitreries, inclues dans  "No Direction Home", de la boutique pour chien : "Bathe my bird, animal my soul, collect my clip, etc." ou encore ses conférences de presse en 65 : "I consider myself as a sing-and-dance man"). Pour autant, son jeu devant une caméra se limite à la stricte réalité du Dylan de la vraie vie.

Le paradoxe est là : durant le tournage de "Don't Look Back" (DA Pennebaker, 1965), Dylan est acteur : il en ajoute une couche sur lui-même, ses mimiques, ses remarques au vitriol. En comédien talentueux, il ne tombe jamais dans la caricature. Il dira ensuite que " la caméra le suivait partout, et qu'[il] finissait par l'oublier." Seule conclusion valable : Dylan n'est pas naturel. Il joue la comédie, mais il ne peut jouer d'autre personnage que lui-même. Ceci rejoint une citation lue récemment dans un magazine rock (R&F, probablement) : "Dylan est le seul artiste pour lequel l'existence même est un boulot." Un boulot d'acteur, à bien des égards.

M-A.jpg Impression confirmée aux fils de ses diverses apparitions cinématographiques. Plus récemment (2003), il incarne  le personnage principal de "Masked & Anonymous", un chanteur sur la fin appelé à la rescousse sur fond de révolution mondiale. Une prestation amusante : Dylan n'est encore que lui-même, présent mais pas trop, l'oeil observateur et la démarche improbable (on soupconne des débuts d'arthrite). Impossible, encore une fois, de prétendre qu'il joue faux : il ne joue pas, tout simplement. Et donne l'impression incroyable, non démentie au fil des années, que le monde autour s'agite autour de lui, qui observe avec amusement et fait part de ses remarques dans ses chansons.

L'incroyable avec ce Zimmerman là, c'est qu'il n'a pas attendu l'âge pour avoir l'air toujours plus sage. Et il faut bien se rendre à l'évidence : sa sagesse est la même qu'il y a 40 ans, ni plus flagrante, ni plus masquée. Disons que Bob Dylan, en être d'exception, a toujours disposé de la sagesse maximale autorisée à son âge. Et que de fait, il n'a jamais, et ne sera jamais en retard sur personne. Veinard.


Par Lord Dey
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Lundi 14 avril 2008
Alors que Clinton et Obama s’écharpent allègrement, et que McCain prépare déjà la grande finale de novembre, tour d’horizon des mélodies qui accompagnent les primaires américaines.

«Les électeurs aiment les platitudes si elles sont assez musicales.» Ce constat de l’éditorialiste Jonathan Alter, dans Newsweek, met en lumière un aspect primordial de la politique outre-atlantique, dans laquelle tout doit pouvoir être chanté, scandé, martelé. L’Amérique vit ces Primaires au rythme de slogans mélodieux et accrocheurs, ou de chansons populaires. Et les musiciens américains semblent à ce point traumatisés par les années Bush qu’ils s’engagent massivement du côté démocrate.

Dans cette incessante cacophonie, de nombreux styles sont représentés. On entend notamment du rock, à travers la jeune garde indépendante : derrière Obama, on retrouve le groupe Arcade Fire, ou le chanteur de folk Andrew Bird. «Mes chansons ne parlent pas directement  de politique», explique ce dernier, «mais j’ai bien sûr une conscience dans ce domaine, et je crois que c’est maintenant qu’il faut agir. J’ai envie qu’Obama gagne, mais je ne suis pas confiant : les dernières élections nous ont appris à nous méfier de la confiance.» Le sénateur de l’Illinois bénéficie également du soutien de la chanteuse Joan Baez, qui a toujours milité en faveur des plus démunis, et de Will.I.Am, membre du groupe de hip-hop Black-Eyed Peas.

Il y en a également pour tous les goûts parmi les chansons de campagne, qui forment un environnement sonore représentatif de la volonté des candidats. «Lors d’un meeting d’Hillary Clinton à San Antonio, Texas, plusieurs groupes mexicains se sont succédés», note Mark Claigue, musicologue à l’Université du Michigan, à Chicago. «elle s’adapte ainsi au public auquel elle s’adresse. C’est pour cette même raison qu’Obama a choisi des chanteurs de gospel lors de la tournée des états chrétiens du sud. Les candidats sont prudents et ne choisissent pas une seule musique de campagne.»

L
’année dernière, Hillary Clinton a pourtant choisi « You and I », de la québécoise Céline Dion, comme chanson officielle de sa campagne. Mais québécoise signifie surtout étrangère : de nombreux supporters de l’ex-première dame émettaient des doutes quant à ce choix, et Clinton a finalement laissé tomber le morceau en janvier, sur les conseils de ses proches. Devancée par Obama dans les sondages, elle s’est ensuite réapproprié une chanson de Marvin Gaye, « Ain’t No Mountain High Enough », dont les paroles devaient exprimer sa détermination d’alors : «Il n’y a pas de montagne assez haute / Pour m’empêcher de te rejoindre», dit le refrain.

De son côté, Barack Obama a notamment opté pour Stevie Wonder, une référence de la musi
que soul, ou pour le rappeur J ay-Z. La chanson de ce dernier, « 99 problems », utilisée le 3 janvier après sa victoire en Iowa, a mis le candidat démocrate dans l’embarras, à cause de cette phrase : «I got 99 problems, but a bitch ain’t one.» («J’ai 99 problèmes, mais une salope n’en est pas un.») Soupçonné de faire passer un message sur sa concurrente démocrate, Obama s’est défendu en expliquant simplement qu’il « aime le rap ». A ce propos, il a évoqué une collaboration probable avec le s rappeurs Jay-Z et Kanye West, pour l’aider à communiquer auprès des jeunes des ghettos, dans le cas où il serait élu président en novembre prochain. Du côté des républicains, le style est plus classique : John McCain a lancé certains de ses meetings sur les accords du célébrissime « Johnny B. Good », de Chuck Berry, alors que Mike Huckabee, aujourd’hui hors course, apparaissait en bassiste dans son groupe de rock.

Mais la relation entre les personnalités politiques et les musiques sensées les représenter est parfois complexe. En octobre dernier, Obama a fait participer à l’un de ses meetings le chanteur de gospel Donnie McClurkin. Ce dernier se décrit lui-même comme un « ex-gay », que Dieu a sauvé de l’homosexualité. Dans son livre « Eternal Victim, Eternal Victor », paru en 2001, McClurkin allait plus loin encore : «J’ai usé anormalement de ma sexualité jusqu’à ce que je prenne conscience que j’étais brisé, et que ce n’était pas l’intention de Dieu…[…] Notre sexualité, comme  tout le reste, dépend d’un choix personnel.» Barack Obama s’est formellement opposé aux positions de McClurkin, au risque de brouiller son propre message. Du côté républicain, John McCain s’est fait interpeller par le chanteur Tom Petty, qui refusait qu’il utilise sa chanson « I Won’t Back Down » pour ses meetings. Une histoire qui en rappelle une autre : Ronald Reagan, en 1984, reprenant « Born In The USA », de Bruce Springsteen, en faisant un hymne de sa campagne, mais sans en avoir compris la substance (la chanson racontait la vie d’un campagnard américain envoyé de force se battre au Vietnam).

Depuis un an, la musique occupe donc de plus en plus d’espace. De meetings en concerts de soutien, d’émissions de télévision en clips satiriques, l’Amérique justifie à l’occasion de cette campagne son statut de nation musicale, dans laquelle la politique ne se conçoit pas sans rythme, sans emphase, sans communion. «La musique établit une forme de proximité entre la nation et ses dirigeants politiques», selon Mark Claigue. «Elle crée un espace de fiction au sein de la campagne et touche à l’imaginaire. Elle peut permettre de ramener à la politique ceux qui s’en désintéressent.»

Aujourd’hui, cet engouement est particulièrement  saisissant sur Internet, devenu à l’occasion des primaires américaines un champ de bataille immense, dans lequel les partisans des deux camps redoublent d’imagination pour mettre en musique leur amour pour leur candidat, et leur mépris – voire leur haine- envers leurs adversaires.

E
n juin 2007, une adolescente Américaine interprétait «I got a crush on Obama» («J’en pince pour Obama»), drôle de déclaration d’amour au sénateur de l’Illinois. La jeune fille a rencontré un franc succès (le clip, diffusé sur la toile, a été vu plus de six millions de fois à ce jour) et a accédé à la célébrité – et, par extension, aux différents débats démocrates qui ont suivi. « On savait que cette chanson allait intéresser le public », analyse Ben Relles, créateur du site Internet « Barely Political » et auteur des paroles, «mais on imaginait pas un tel impact. Elle a été reprise par toutes les grandes chaînes de télévision !» L’objectif, pour ce jeune entrepreneur, est non-partisan : «On n’est engagés pour personne, on se donne la liberté de faire ce qui nous chante. L’idée est juste de modifier la perception que les gens ont des candidats.»

L’impact d’une chanson relève du même mécanisme que celui d’un slogan. Barack Obama, défait par Hillary Clinton dans l’état du New Hampshire, y a tenu le 8 janvier un discours enflammé, rythmé par un leitmotiv : «Yes we can» (« Oui, nous pouvons»). Ces mots ponctuaient un discours à la mémoire des textes fondateurs, des premiers abolitionnistes, et plus généralement de l’histoire collective Américaine. Un véritable coup de génie, qui lui a valu – encore une fois – le titre ronflant d’héritier direct de Martin Luther King et de JFK. Sous le coup de l’émotion, le rappeur Will.I.Am a immédiatement adapté le discours en chanson, en gardant ce titre, « Yes We Can ». S’en est suivi un clip, réalisé par Jesse Dylan, qui a fait un véritable carton sur Youtube, le portail de vidéo en ligne, et qui a mobilisé de nombreuses célébrités, parmi lesquelles l’actrice Scarlett Johansson. Résultat : 5 millions de visites jusqu’à aujourd’hui. Un triomphe. «Youtube est la vraie nouveauté de cette campagne», selon Mark Clague. «Ce genre de clips fait vraiment partie du processus démocratique.» Il est donc naturel qu’Hillary Clinton, au mois de février, y ait répondu par une nouvelle expression, « Yes We Will », martelée pendant ses meetings.

De toute évidence, c’est la bannière démocrate qui flotte au-dessus des contrées numériques. Sur les sites de vidéo en ligne, comme YouTube et Dailymotion, il est difficile, voire impossible de trouver des clips musicaux engagés du côté de McCain. «La musique n’est pas la tasse de thé des militants Républicains», confirme Mark Claigue. «Ils ne s’en préoccupent pas tellement».

Par Lord Dey
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Vendredi 10 octobre 2008
Les fans de Marshall Mathers ont souvent pointé la méthode d'écriture du rappeur de Detroit, et l'utilisation massive qu'il fait des allitérations et des répétitions dans ses rimes. Les proches d'Eminem racontent qu'au début de l'écriture d'un morceau il note énormément de termes, de notions, de sons en rapport avec le sujet qu'il traite, en vrac sur une feuille ; il trouve ensuite les correspondances.

L'autre jour, en tendant l'oreille sur le début de la chanson "Lose Yourself", tirée d'8 Mile, ce travail m'a pour ainsi dire frappé. Mieux encore, Eminem m'a semblé retrouver les intonations d'un vieux briscard de la chanson américaine, que j'ai déjà évoqué longuement sur ce blog : Bob Dylan.

Dylan, au début d'un concert en 1963, annonce au public qu'il a sur lui un texte qu'il a écrit, qui lui tient à coeur, et qui n'est même pas une chanson, plutôt un hommage. Il toussote un peu, sort un papier de sa poche, et après avoir expliqué qu'il aimerait "le dire à voix haute", en commence la lecture. Cette poésie, dédiée à Woody Guthrie, il va alors la lire nonchalamment, porté toutefois par le rythme intrinsèque de son texte.

Je crois, pour ma part, contredisant ceux qui assurent que Deborah Harry (Blondie) a inventé le rap dans les années 80, que Dylan l'a bien inventé a ce moment-là, vingt ans plus tôt.

La comparaison entre "Lose Yourself" et "Last thoughts..." peut sembler saugrenue. Les thèmes sont pourtant assez similaires, même si leur traitement est différent. Les deux morceaux traitent de la difficulté de trouver sa place en tant qu'artiste, de résister aux vents contraires, et d'ignorer la médiocrité environnante - bc'est déjà un pont commun. Il y en a d'autres, allons-y donc.

Dylan commence son intervention ainsi :

"When your head gets twisted and your mind grows numb
When you think you're too old, too young, too smart or too dumb"


Eminem, qui raconte les instants précédant une battle de Détroit, trouve des intonations similaires :

"His palms are sweaty, knees weak, arms are heavy
There's vomit on his sweater already, mom's spaghetti"


Où la remise en question et le malaise physique sont pregnants. Chez Dylan, la tourmente est mentale, chez Eminem elle se traduit immédiatement par des symptômes physiques incontrôlables.

De manière purement formelle ensuite, la rythmique se ressemble :

"It only grows harder, only grows hotter
He blows us all over these hoes is all on him"


Ce à quoi Dylan répond ceci :

"In the tune I'm hummin', in the words I'm writin'
In the words that I'm thinkin'"

Même utilisation géniale des consonnances. Par ailleurs, ce jeu avec les mots est facilité par la langue anglaise, et encore davantage par l'accent américain qui coule naturellement, j'y reviendrai dans un autre post (ou j'expliquerai, sans avoir rien inventé, que le français se prête mal à ce genre de rythmique, malgré toute la bonne volonté de certains groupes de rock qui chantent en français.)

Il y a enfin dans les différentes thématiques abordées, des points communs qui ressortent.
D'abord, l'affirmation d'un emplacement que l'on doit tenir envers et contre tout.

Eminem :
"The soul's escaping, through this hole that it's gaping
This world is mine for the taking
Make me king"


Dylan :
"You need something to make it known
That it's you and no one else that owns
That spot that yer standing, that space that you're sitting
That the world ain't got you beat"

Où Eminem se veut roi du monde, son âme creusant un trou pour s'en sortir, Dylan fait savoir qu'il restera où il est, sur ce "spot" où il se tient, dans cet espace où il est assis, et que le monde ne gagnera pas contre lui. Surtout, il y a toujours cette détermination, connotée hip-hop aujourd'hui, qui se traduit ainsi chez Dylan :

"It can't get you crazy no matter how many
Times you might get kicked"

Et ainsi chez Eminem :

"I been chewed up and spit out and booed off stage
But I kept rhyming and stepwritin the next cypher"

Deux époques totalement différentes, deux Amériques qui ne se ressemblent pas (la banlieue délabrée de Detroit, Michigan pour l'un, la province de Duluth, Minnesota pour l'autre). L'un imitait ses pères folkeux dans une Amérique encore ultra-conservatrice, l'autre a grandi dans une caravane avec sa mère dans les années 90, perdu entre des jobs déprimants et des soirées hip-hop où il a dû se faire une place. Au final, deux morceaux qui se ressemblent pour deux raisons :

L'un et l'autre, Eminem et Dylan, sont des paroliers hors-pair, dont l'écriture cogne et craque de façon géniale. Ensuite, les deux chansons ont été écrites au même âge, à peu de chose près, à l'heure où le jeune artiste affirme sa présence, et fait savoir bruyamment au monde qu'il est dans la place.

Par Lord Dey
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