Ecrits de l'Apocalypse - Premier et Second Mouvement

Petit Hun – Introducing What ?


Nous attendons, chers écrivains et lecteurs, l’histoire d’un territoire aux confins de nulle part : l’histoire d’un bain moussant dans lequel on nage parmi les plus incroyables des visions. L’image, que l’on cherche en vain et qu’il faudra simplement laisser couler par ses yeux et ses oreilles, d’un monde où règne l’Apocalypse. Il y a plusieurs niveaux à ce territoire, amas de cubes de tailles diverses et plantés à même les sols, et moi, inclus dans l’un des cubes et tapant du pied pour descendre à l’étage inférieur, moi donc, je ne puis qu’indistinctement définir les images en cours dans les cubes autour. Le mien est totalement, et désespérément défini par l’apocalypse. Ce qu’il y reste de l’ancien monde, je ne le sais que trop bien : une femme étrange, aux envies subites et à la démarche mal assurée ; ses yeux sont des polygones saignants. Chez elle les larmes ont les caractéristiques du sirop. Sa robe n’en est pas une, ou plutôt si, sa robe est une autre femme agrippée autour de ses hanches, et qui hurle à chaque seconde des ordres. « Allons-y », dit-elle, gorgone d’âge avancé, et ce cortège se met en branle au rythme d’une petite musique de fête.

Les routes de ce monde apocalyptique sont délibérément longues. De chaque amas d’immeubles partent de longues bandes de papier mâché, qui s’enroulent entre elles et figurent des séismes. Un pélican, par exemple, signifie que la route est volante et bavarde, que ses plumes multicolores sont transparentes à qui veut bien regarder de plus près.
    
Le monde apocalyptique dans lequel je vis, et avec moi tous les faux-monnayeurs et tous les charlatans, ce monde cubique n’est destiné à rien ni à personne, et quand courant à l’intérieur, mes muscles brusqués par l’altitude, je me perds, je SAIS que je ne m’y perds pas vraiment : je sais, j’ai étudié aussi, que partant d’un angle il n’y a que trois directions possibles. Je laisse un carré de sang à mes pieds, sur lequel je pose une statuette à mon effigie – elle m’a été offerte. Je sais que je repasserai ici, quoi qu’il arrive.

Le ciel enfin, qui ne l’a jamais regardé ?, existe ici comme il existe partout ailleurs, pour peu que les cerveaux millionnaires l’acceptent. Le ciel, m’a-t-on dit par ailleurs, est aux deux tiers de la hauteur du cube – je parlais à un savant. Son explication, qui tombe sous le sens – mais lequel ? -, était la suivante : aux deux tiers est la hauteur parfaite, incontestable. Celle qui fait et défait à l’envi. Atteindre un immeuble aux deux tiers, disait-il, est la meilleure façon de le réduire en poussière, et il avait l’air sûr de lui. A la fin du dernier souffle de sa dernière phrase, les lambeaux de la cervelle de ce vieil homme subirent une forme de gravité inversée : ils pendaient vers l’azur comme des rubans sur un ventilateur. Il m’expliqua qu’il en avait fini, reprit son crâne entre ses mains, installa son cœur inerte à l’intérieur d’une boîte de passage, et s’en fut. Je criai : « Et l’apocalypse, vieux con ! » Mais il n’en savait rien, ou plutôt il me semblait qu’il marchait dedans, et n’avait donc rien à en dire.

Pet Hideux (ATR dans la ville #2)


« L’apocalypse, du moins celle-ci puisque je n’en connais pas d’autre, n’est pas pour les taffioles. » Voilà un cri qui ne manquera pas d’attirer tous les petits êtres des alentours. Regroupés en cercle, ces drôles de bonhommes, assis sur leurs deux jambes comme pour attendre la pluie, dissertaient sur les incohérences du langage. Par taffiole, entendez-vous pédé ? Il faut le dire clairement alors, ou peut-être le dessiner pour une plus forte compréhension. « D’ailleurs, dit l’une d’entre eux - il n’y en avait qu’une -, il faut ouvrir l’apocalypse à tous, et le fait de m’aimer, d’aimer les atouts gonflés et les trous, ne donne droit à aucun traitement de faveur. »

Cette joyeuse bande, contraire en tous points aux exigences du sens commun, n’aurait pas craché sur un bon bol de soupe : ils avaient faim. Instant magique, et il y en aura d’autres, il se mit à tomber des gouttes – je ne dis pas pleuvoir, il ne s’agit déjà plus de pluie. Pour être tout à fait précis, il pleuvait des phalanges, démentes et disproportionnées, qu’il fallait attraper avant qu’elles ne touchent le sol. Les plus malheureuses d’entre elles s’enfonçaient dans la terre en poussant des gémissements aigus ; il fallait les manger avant qu’elles ne disparaissent. On pourra penser que j’observais la scène avec un sourire tordu, et sur un pied seulement, mais non : j’étais tour à tour les phalanges, le sol noir et élastique, et les branches agonisant dans le feu au milieu de tous ces imprudents. Quelle torture !

S’en suivit une rencontre, il en faut bien ! Rencontre silencieuse et purement intelligente – vous attendiez intellectuelle, tant pis. Ce n’était pas une personne qui se tenait en face de moi, sauf à considérer un corps sans tête et parsemé de trous béants comme une personne à part entière. D’autant qu’elle mesurait dix mètres, au bas mot ! Je ne voyais qu’elle, et pourtant ; il y en avait un millier derrière, en file indienne, qui attendaient sûrement qu’un crâne disponible leur tombe du ciel ; mais ces choses-là n’arrivent pas en temps d’apocalypse, et je tentais de leur expliquer, à eux, qui n’avaient pas d’oreilles ! S’il est entendu qu’on ne voit bien qu’avec le cœur, il est également certain qu’on n’entend bien qu’avec ses deux oreilles. Enfin.

Peut-y Troie – ou l’oubli


Ou l’attente. Ces temps dont il est question seront, ou étaient, selon l’endroit où l’on se place, des espaces d’attente interminable. Dans un coin de campagne où ils avaient posé leurs sacs à mains, deux des tauliers de bar les plus respectables pendaient à mon cou.

« L’apocalypse, disait l’un, me convient parfaitement. »
Mais ses bras dessinaient des croix dans l’air.
« C’est parce que tu n’es pas là pour le dire », s’entendit-il répondre.

Le tapis sous leurs pieds ne cachait que mal les restes osseux des anciens locataires : un suicide collectif, leur avait-on expliqué, dû à une surcharge pondérale au moins aussi collective. Dans cette habitation qui s’était imposée à eux, les murs étaient fiers, parés de dessins obscènes, et montaient jusqu’au ciel. Il leur faudrait, ils le savaient, plus d’une vie entière pour rejoindre leur chambre. Ils dormaient donc ici, en compagnie des os, et leurs sommeils étaient plus qu’une Inconscience. Ils dérivaient parmi leurs rêves à la barre d’un radeau mal dégrossi, alors que le réel, l’Apocalypse, aurait amplement suffi à nourrir les exigences de leur imagination. Ils étaient auteurs. En Vain. Et autour d’eux, tout près, naviguaient les dragons.

Ces bêtes immondes, à l’intelligence parfaite et à la rancune tenace, ne se lassaient toujours pas, après des millénaires de cadeaux et de promesses, de dévorer les jeunes filles en jupons. Ils étaient inconstablement les têtes de cortège. Définis par leurs propres aventures, jardiniers du fond des mares, et plongeurs devant l’éternel. Pour épater les oriflammes et se surprendre eux-mêmes. Leurs têtes d’acajou avaient des reflets de dinde, que l’on aurait cru venue d’un pays oriental ; brouillant les codes et se satisfaisant d’un rien, ils étaient devenus, depuis les prémices de l’apocalypse, les dieux présents du cube n°1. Les maires du petit Troie.

La quatrième partie est inexistante – excepté son jeu de mots.


5 double (ou cinqnic) – et le cynisme


La dévotion, qui joint l’utile à l’agréable, n’a pas pris corps au sein de l’apocalypse, si ce n’est envers « l’Apocalypse » elle-même. Les bruits de couloirs ont distrait le peu de gens qu’il reste, qui se tournent aujourd’hui vers les chemins de Soi. Trois jeunes enfants m’en ont fait la preuve, alors que j’entrai à Sixis, et que j’étendais mes jambes au bord du gouffre, en face du café du coin.

Ils jouaient à se lancer des injures, et leurs mines réjouies étaient sans aucun doute un signe qu’ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient. Des gros mots volaient à travers l’oxygène, et l’oxygène était un gros mot. Enorme même, qui prenait tout l’espace. A chaque fois que l’un d’entre eux essayait de me faire un clin d’œil, il le perdait. Le clin d’œil tombait dans les herbes, tout vibrant et sanguinolent. Je ne pouvais les ramasser tous !

Pris d’une frénésie soudaine et inattendue, et finalement enfantine, les trois petits aveugles avancèrent leurs mains, essayant d’atteindre la paroi blanchâtre qui nous entourait tous, mais en vain ! Ils ne réussirent qu’à se toucher entre eux, et leurs ongles déjà sales se griffèrent de rage. L’atmosphère au ras de sol se transforma en un drôle de brouillard grumeleux, les morceaux de chair dansaient devant mes yeux et contre ma peau, moi qui ne pouvait que contempler l’incroyable vague de rage de la jeunesse ; c’était assurément la fille aînée de l’Apocalypse ! Tout était devenu fou et incontrôlable, étranger à la pensée, bouillant. Les fleurs arrachées de leur pot couraient se mettre à l’abri de quelques arbres déracinés, eux aussi. Le gouffre devant moi menaçait de se refermer, et de me laisser seul en découdre avec ces forces dont je ne savais rien. Pris d’un grand fou rire, saignant de la bouche et arrachant leurs pieds nus au sable humide, les trois rejetons de Soi s’étaient tournés vers Moi, et vers le ciel : une menace.

Que Peut Isis ? – ou fuir.


Fuyant le délire, ou refusant de l’admettre, je plongeai sans tuba dans un gouffre, mais sa profondeur était nulle. C’était un être, j’étais en son centre. Enfermé dans une sphère au sein du cube – nous l’avons vu tout à l’heure -, moi qui suis claustrophobe ! Mon calme, pourtant, était total, million de lucioles soudain muettes au croisement de mes synapses. Elles avaient dévoré la matière autour, et je ne savais même plus pourquoi mon plongeon avait été si bref, ni comment je m’étais retrouvé dans une salle de classe ; je ne pouvais me laisser distraire, une vingtaine de cloportes me regardaient d’une antenne, tandis que l’autre répondait à la question posée.

Aujourd’hui je sais : je ne dois mon salut qu’à l’indécrottable certitude de ne pas y être, et d’avoir été ailleurs. J’ai donc vécu, et disparu, et réapparu librement, à l’insu des grues tournoyantes et des menaces qu’elles portent. Armé de cette liberté nouvelle, annoncée avant l’ovulation, l’Apocalypse allait prendre à mes yeux une tournure ravissante.

-----------------------

Carnets de l’Apocalypse, Second Mouvement

Ce ne sont pas les Carnets de l’Apocalypse.

C’est : L’INTERMEDE RATIONNEL


A ceux qui vivent l’Apocalypse : il est entendu que les lignes du premier mouvement n’apportent que peu d’éléments, et que l’on est en droit d’en attendre plus : passablement fatigué, le narrateur ne peut, et ne doit pas se permettre la moindre pause limonade. Qui sait si l’Ordre n’est pas de retour, dès lors que l’on s’arrête.
Nouvelles prétentions, et démolition de ce qui vient d’être dit.

Comme point de départ, puisque tous les points de départ se valent pour arriver toujours à la même Conclusion, comme point de départ une pêche non comestible, un fruit, ou plutôt non : un chien, un des chiens des gravures anciennes : un lévrier.

Il ressemble à son maître – comme tous les chiens suffisamment honnêtes. Et les deux marchent côte à côte dans les rues de Paris : à l’Unisson. A Nation, donc, puisque c’est là qu’ils habitent. Le maître, appelons le Georges, ne saute pas autour de son chien, et ne pisse pas sur les lampadaires. Mais c’est l’Apocalypse, et il renifle le cul des jeunes filles, qui le lui rendent bien. Maintenant, ou plutôt, en l’état actuel du monde, il a trouvé pour son ami aux grandes canines le plus charmant million de chiennes : vous vous les représentez, il importe que chacun sache à quoi peut bien ressembler un million de chiennes.
Et Paris tout entier vibre de plaisir, et tous les oiseaux de la ville penchent le nez à leurs fenêtres, et mugissent au passage du long cortège. Le bitume bitumise d’aise sous le trot de plusieurs millions de pattes griffues. Les langues ne fourchent pas, les culs dandinent, et chacun sait que le soleil n’osera pas se montrer avant longtemps.

------------------------

Carnets de l’Apocalypse, Second Mouvement


Grantin – Ouf !


Il y a plusieurs choses à ajouter dès maintenant sur la construction d’un monde apocalyptique. Chaque terrain cubique y a son ciel, chaque ciel produit une eau d’une couleur différente. Les pauvres gens doivent s’abriter de la pluie, sous peine de changer de couleur. Les malhonnêtes qui abusent des teintes sont condamnés à mort, pour la plupart, puis guillotinés et jetés en prison.

« Rien ne sert d’y aller, il faut surtout en partir », me soufflait un mulot perché sur mon épaule, alors que j’entamai un voyage dans ces contrées. « Tu es plus têtu qu’une dizaine de mules », répondis-je.

L’air de cet endroit avait la couleur de la rancune : une obsession constante qui infiltrait le sang et faisait trembler les membres. J’avançais avec peine, et je me disais : « Rien n’est plus beau que le beau. » Et je me trouvais ridicule. Insatisfait de ce que je trouvais là, je me replongeais dans l’Apocalypse…

…Pour être enfin décimé, décrotté, défait. Les vibrations du sol me feront haïr mes choix, et les réponses de mes orteils ne seront que des provocations supplémentaires. Voilà le chaos : tout est sous contrôle, et la lumière sera faite dans les ampoules que j’aurais choisies. Rien que cette fois, pour en finir avec des visions qui démembrent le courage et forgent le cynisme, rien que cette fois, une seule fois, ou mille, mais d’un coup. Je ne suis pas un lâche, ni une catin, et j’ai la justice de mon côté.

II


Quoi que j’en dise – mais il y a longtemps que je n’ai plus rien dit-, les règles existent, et consistent en tous points à se bannir elles-mêmes : ne pas les observer est déjà une victoire. Où je suis aujourd’hui, je me défends de le préciser. Je ne m’étonne plus des tourbillons et des syndromes, ni des démangeaisons terribles dont se plaignent mes amis. Des amis, il en reste peu, le Chaos a redonné vie aux charognes et leur souffle vous ferait fuir, vous aussi, si vous planiez par ici.

Pour les plus attentifs, une inscription existe, qui dit :


« Courir tout habillé dans un océan de lapins.
Leurs estimations en matière de pilules ont dépassé le niveau de la mer.
Partis manger la mort, revenus dans la dentelle.
Les tombeaux écrasent les cloportes.
Il existe des ciels moins étendus que le nôtre.
Les pliures de ta peau ont la fierté des termites.
2……………..et 10. Mais.
Plaisant empire que celui des plastrons : ce mot, comme tous les autres, n’existe plus. »

Grrrr… An III


A ce moment-là, et ce n’était pas loin d’après-demain, je décrétai que Troie n’avait plus ma faveur. Réservoir de nostalgie antique et lieu des plus étranges cortèges, la ville m’avait enseveli – au sens propre – sous un amas de pilules étranges ; j’avais été sommé d’en avaler quelques unes. Là-bas les vieillards en raffolent, et l’un d’entre eux me dit en riant : « Elles donnent la sensation de trains qui vous entreraient par les yeux, quand deux de ces otaries dégoûtantes vous lècheraient les pieds – c’est étrange -, et en rythme. » Rien qui ne soit pas au niveau d’une imagination Apocalyptique de base, j’entends : débutante, mais l’effet physique est, paraît-il, saisissant. Je me retrouvai donc à lutter, pauvre malade, contre ces visions Dantesques, et la foule immense pleurait en chœur avec moi ; il me faut décrire cette scène avec encore plus de précision :
Il était donc là, sautillant et soufflant pour faire passer la nausée, les fils du tissu de ses vêtements organisaient la lutte et se rassemblaient en un front quelconque. L’air, depuis longtemps, n’entrait plus dans ses sombres narines, ni dans sa bouche, et d’en haut les enfants lui criaient : « Soupape, soupape ! », et lui jetaient leurs cheveux. Une foule immense se tenait à ses côtés, ou en face de lui, et ce n’étaient pas des hommes : ils pleuraient. Ils en appelaient au Ciel, à Dieu, et aux arbres de la forêt. Mais leurs yeux tenaient un autre langage : leurs larmes étaient celles du rire. Le ciel avait maintenant des teintes vives, celles de la colère, mais les prophètes le criait depuis leurs promontoires : « Il n’y a rien à attendre de ce côté-là ! ». Et saignant, suant, crachant des blocs de glace je crus mourir, rejoindre les premières limbes ou disparaître à jamais. Je quittai Troie, encore.

Le soir même, épuisé, je m’arrêterai dans un des ces bois incroyables qui font la fierté des pays du Nord. Je pense bien qu’incapable du moindre effort je m’allongerai en silence, je me glisserai dans des draps de verdure, en attendant le sommeil. Sur le dos, les bras croisés sur ma poitrine, je regarderai avec tristesse le grand soleil noir par-delà ma tête ; je pourrai même lui réciter de mémoire les sonnets de ma rage.

Sans aucun doute, un animal étrange viendra troubler mon repos. Etrangement attentif, il approchera doucement de ma clairière, il aura l’apparence d’une grande porte en fer. Je devrai prendre garde à ne pas rester dans son ombre, et à lui préférer celle, constante, du soleil. Il faudra, encore une fois, me battre et ne pas perdre la raison. Les luttes apocalyptiques, cependant, sont celles du langage et du silence, et je devrai choisir avec prudence. La porte en fer n’est déjà plus qu’un lointain souvenir, comme Troie et les nains de Sixis. J’avance.

IV – Attention.

Abandonnons dès maintenant ces idioties, laissons-les derrière : tout ce qui est fait n’est plus à faire. Ce mot même, l’Apocalypse, n’a plus cours, il n’était qu’un leurre pour attirer le chaland, un mot qui cogne le tympan et fait pencher la tête. Puisque le lecteur est en place, et n’a pas saisi un traître mot de ce qui vient de se dire, continuons. L’heure est à l’introspection. Les anecdotes sont nombreuses, il va falloir mettre tout cela dans un sac et s’en débarrasser une bonne fois pour toutes.

A l’image du maudit Comte, pauvre hère échoué à vingt-trois ans dans les entrailles d’un Paris inexistant à ses yeux, créons un héros. Lautréamont l’appelait Maldoror, et crachait à travers lui l’immense étendue de sa folie prétendue, l’immense désespoir qui était en fait le sien. Partons donc de là. Maldoror, deux siècles plus tard, a un fils. Il a hésité à lui donner un nom, car il aurait préféré le voir naître déjà mort.
L’enfant a vécu, et s’est trouvé un nom d’emprunt : Tristan. Appellation mythologique et littéraire, pompeuse, qui lui permet de se faire passer pour un autre, qu’il n’est pas, du moins pas tous les jours.

Tristan a hérité la sombre folie de son géniteur. A plusieurs reprises ils ont tenté de s’entretuer. Si l’architecture décalée de son esprit est totalement insondable, le fils sait au moins une chose avec certitude : il échappe en permanence à la méchanceté simpliste de son père. Mieux encore : il sait qu'il n'est pas mauvais.Il ne peut l’affirmer en y mettant ce poids effroyable, cette présence définitive, mais il le sent. Son inconstance, elle, ne fait aucun doute.

Tristan se déplace dans un univers qui n’appartient qu’à lui. Il parle aux objets métalliques et assure avoir le pouvoir les faire plier, à condition de le demander gentiment, et avec délicatesse. Il pose sa joue autour de lui pour sentir les vibrations du monde contre son visage. Il monte constamment. Cette obsession dérisoire, illusoire, est ancrée en lui, il monte et vise toujours derrière les cibles. Au-delà. Sa discussion paraît déstructurée aux esprits de passage, aux esprits du sol, qu’il méprise comme il méprise le beau.

Un matin, il se retrouve au pied d’un immeuble prêt à s’écrouler. Autour de lui, on s’affaire pour vider l’édifice de son contenu et sécuriser les lieux, car l’échéance approche. Les tiges de fer le sentent, le parquet tremble d’y penser, l’espace autour n’existe plus ; il n’y a plus que ce bloc vieux et laid, mais qui en a tant vu ! Ce n’est pas une démolition programmée, comme il en existe souvent, mais un évènement à venir tôt ou tard, entièrement tributaire du hasard. Une jeune fille passe devant lui, les bras chargés de couvertures et de draps. « Vous ne devriez pas rester ici, dit-elle. Venez. Le temps presse, et vos yeux ne semblent pas chercher la sortie de cette ruine. En restant ici vous serez broyé. Mais je n’insiste pas. » Le jeune homme ne réagit pas. Il regarde cette imprudente, et la voit enfin telle qu’elle est, telle qu’elle est née. Déterminée à se sortir de cet endroit, et inconsciente de l’effort qu’il va devoir fournir, lui, pour sauver sa vie. La sortie de l’immeuble est en vue, il n’y a que quelques pas à faire. Le bâtiment commence à grincer, mais les fondations tiendront encore quelques minutes, ou quelques heures. Pourtant, deux inconnues mathématiques sont devant ses yeux, tournoyantes, terribles d’évidence : Tristan n’a jamais su pourquoi il a choisi d’être ici à ce moment-là. Il n’a pas non plus en tête de raison profonde qui le pousserait à sauver sa vie. Dès lors, pourquoi courir ? C’est un homme de raison, un cartésien, que l’émotion n’écarte pas de ses délires théorémiques. Cette jeune fille devant lui ne lit pas dans ses pensées ; elle est strictement cloisonnée entre les quatre murs de sa boîte crânienne. Ses neurones, vivaces à la naissance, se connaissent par cœur et pourrissent d’être en permanence connectés les uns avec les autres.

C’est son monde, il n’a pas le temps de lui dire. Mais il sent déjà gonfler les veines de son cou : ce sont des serpents. Il est étouffé de l’intérieur, et ses efforts pour respirer sont vains. Il saute sur la jeune fille, la plaque au sol, et la mord au dessus du sein, là où il imagine être le cœur, dans un geste inconsidéré, presque malgré lui. Il se le dit : « Je suis un vampire. Elle est morte, moi pas. Mais quel est le prix de ce coup de dents ? Je suis contaminé par sa vie, dorénavant. » Et Tristan sort du bâtiment, il rit en passant devant les cargaisons de pompiers venus fêter la destruction d’une tour de plus. Il les voit, il s’approche, nu, le sang coule sur sa peau sèche et c’est un bain de jouvence. Ses pieds ne touchent plus terre. Posté devant un officier, il prend une pose ridicule, imitant Napoléon, la main dans un veston imaginaire et le port altier, malgré sa petite taille.

Il se met à cracher. Ses yeux sont fous et passionnés, il s’amuse, il jubile de la surprise de son auditoire. Il crache sur eux comme le ciel crache sur la Bretagne ; il n’a pas froid. Tristan, une heure plus tôt, était triste et perdu. A cette seconde, la nature entière ne sent rien d’autre que son existence, car il n’y a pas de précédent : il est immortel.

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus